Brève histoire de l'art oratoire, de l'agora à l'open space.
Pourquoi traverser vingt-cinq siècles d'art oratoire.
Au studio, lorsqu'un cadre nous demande comment structurer un discours pour mille personnes, nous répondons souvent par une référence à Démosthène ou à Cicéron. Ce réflexe peut sembler étrange, presque pédant, dans un univers d'open spaces et de visioconférences. Il s'explique pourtant facilement : les outils que nous mobilisons aujourd'hui ont presque tous été inventés avant l'imprimerie.
Cette généalogie longue n'est pas un caprice culturel. C'est une économie de pensée. Plutôt que d'inventer une méthode pour chaque situation, l'orateur exercé puise dans un répertoire éprouvé par des dizaines de générations. Voici, en sept étapes brèves, la traversée que nous proposons à nos stagiaires en session avancée.
1. Athènes au Ve siècle avant J.-C. : la naissance de l'art oratoire.
L'art oratoire, comme discipline distincte, naît dans l'Athènes démocratique du Ve siècle. La pratique politique exige des citoyens qu'ils sachent défendre leur cause à l'agora, devant l'Ecclésia, ou dans les tribunaux populaires. Les sophistes — Gorgias, Protagoras — vendent leur enseignement aux jeunes hommes ambitieux. La parole devient un savoir à transmettre, codifiable, monnayable.
Démosthène incarne l'archétype athénien : orateur d'origine modeste, bègue dans son enfance, il s'entraîne avec des cailloux dans la bouche au bord de la mer pour articuler. Ses Philippiques contre Philippe II de Macédoine fixent le modèle du discours politique offensif, structuré autour d'un message-clé répété, étayé de chiffres et clos par un appel à l'action.
2. Rome au Ier siècle avant J.-C. : la rhétorique systématisée.
Rome hérite de la tradition athénienne et la systématise. Cicéron, dans ses traités De Oratore et Orator, fixe la doctrine des cinq parties du discours : invention (trouver les idées), disposition (les ordonner), élocution (les formuler), mémoire (les retenir), action (les prononcer). Cette doctrine quinaire, enseignée pendant deux mille ans, structure encore aujourd'hui la préparation que nous transmettons au studio.
Quintilien, un siècle plus tard, ajoute une dimension morale : l'orateur idéal est « un homme de bien qui sait parler ». Cette exigence, héritée du stoïcisme, place la congruence au cœur du métier. Un orateur dont les actes contredisent les paroles perd inévitablement sa puissance.
3. La prédication chrétienne : la parole qui touche.
Le christianisme déplace l'art oratoire du forum à la chaire. Saint Augustin, Saint Bernard, plus tard Bossuet et Fénelon, inventent la grammaire du sermon : un texte de référence, une exégèse, un mouvement vers la conversion intérieure. Cette tradition introduit la notion de pathos collectif que les conférenciers contemporains exploitent encore : un auditoire qui rit ensemble, qui pleure ensemble, qui décide ensemble.
4. Le barreau : l'art de la plaidoirie.
L'éloquence judiciaire française connaît un âge d'or aux XVIIIe et XIXe siècles. Berryer, Lachaud, plus tard Henri Robert et Maurice Garçon transforment la salle d'audience en théâtre. La plaidoirie devient un genre à part entière, codifié, étudié, copié. Beaucoup de techniques que nous travaillons en média training — l'objection retournée, la passerelle, l'anecdote rebondissante — trouvent leur origine dans cette tradition.
5. Les parlements modernes : la grande éloquence républicaine.
La IIIe République française forge le modèle parlementaire de l'éloquence : Jaurès, Clemenceau, Briand inventent une grammaire spécifique, à la fois littéraire et populaire, qui domine la vie politique européenne pendant plus d'un demi-siècle. Cette tradition se prolonge au XXe siècle avec De Gaulle, dont les discours de guerre marquent encore la mémoire des Français.
6. La radio puis la télévision : l'intimité de masse.
La radio, dans les années 1930, change la donne. La voix entre dans le foyer ; le ton solennel parlementaire devient inadapté ; un nouveau registre s'invente, plus proche, plus incarné, plus court. Roosevelt et ses fireside chats, De Gaulle et ses appels du 18 juin, en sont les prototypes. La télévision, à partir des années 1960, accentue ce déplacement vers l'intimité.
Cette dernière révolution ouvre l'ère du média training contemporain : le chuchotement maîtrisé, la phrase courte, la posture immobile face caméra. C'est cette grammaire que nous enseignons aujourd'hui en sessions Média training & interviews.
7. L'ère des podcasts et de l'open space.
Le XXIe siècle ajoute deux scènes contemporaines : le podcast, qui réinvente l'oralité longue dans une forme plus documentaire et plus intime que la radio classique ; et l'open space, qui exige des cadres une parole permanente, micro-publique, multipliant les prises de parole brèves. Ces deux scènes appellent des techniques nouvelles, héritières de toutes les précédentes mais condensées et accélérées.
Cinq lectures essentielles pour aller plus loin.
- Aristote, Rhétorique — la matrice fondatrice, encore d'une fraîcheur étonnante.
- Cicéron, De Oratore — la doctrine des cinq parties, à lire dans la traduction Belles Lettres.
- Boileau, Art poétique — pour la concision élégante du XVIIe siècle.
- Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique — la meilleure synthèse contemporaine.
- Bertrand Périer, La parole est un sport de combat — pour l'inscription dans la pratique actuelle.
Aller plus loin avec Studio Parole.
Notre session Argumentation et rhétorique propose une traversée pratique de cette tradition longue, en deux jours intensifs alternant histoire condensée et exercices pratiques. Vous repartez avec une généalogie claire et un répertoire opérationnel.
Questions fréquentes
Marie Dubois
Comédienne de formation, Marie Dubois fonde Studio Parole en 2014 après dix ans de coaching auprès de dirigeants du CAC 40. Elle accompagne aujourd'hui les comités exécutifs sur les enjeux de prise de parole stratégique, de storytelling et d'incarnation de la vision. Diplômée du Conservatoire et certifiée coach professionnelle.
